L’Algérie aujourd’hui par Aldo Herlaut, directeur du Centre culturel français d'Alger
- « À des attraits classiques, l'Algérie ajoute une très heureuse singularité, dont attestent spontanément ceux qui la connaissent, mais qui n'en semble pas une, au premier abord, tant chaque pays peut la revendiquer : celle d'abriter un peuple aussi divers et aussi contrasté dans les manifestations de son existence que la terre qui le porte.
L'Algérie est-elle une terre de contrastes ? Ce n'est pas, la qualifiant ainsi, l'amener à briguer un trait fort banal, tant il serait partagé de façon égale par tous les pays.
Quel pays, en effet, n'offre pas de si singulières caractéristiques qu'il en semble paré d'une originalité qui le rend autre face à tous les autres ? Quel pays n'aurait pas de légitimes motifs à se prévaloir de spécificités si distinctives qu'elles lui assurent un inégalable tempérament en le dotant d'inestimables attraits ?
L'Algérie ne laisse pas indifférent. C'est là aussi, au premier jugement, une assertion également banale et, somme toute, si ordinaire ! Seulement voilà : deux pays peuvent se ressembler par le climat ou la configuration de leurs reliefs ; ils resteront toujours très différents. Pourquoi ? Parce que les pays ont une âme, façonnée par l'histoire et l'épreuve solidaire. Et cette âme, contrairement à celle dont les religions dotent l'être humain, se laisse voir et photographier dans les réalités ici si contrastées qui la fondent.
L'Algérie ne m'est pas une terre inconnue ! J'y aurai vécu fort longtemps ; j'y vis encore. Que de souvenirs engrangés en ce pays par ceux-là qui, tout d'abord étrangers à son sol, l'ont découvert, et compris, et aimé ! Beaucoup sauraient mieux que moi dire leurs saisissants émois et les très heureux souvenirs de leurs pérégrinations en terre algérienne. N'ai-je pas à en faire part ici, en ayant été le témoin ? N'est-ce pas rendre hommage à leur affection pour l'Algérie que de m'en faire l'écho ? Que de souvenirs partagés ! Oui, que de souvenirs partagés, car ce pays est une terre de partage... Éprouvée entre toutes, elle reste une terre de fêtes. Des fêtes où rivalisent à l'envi, et jusqu'à la démesure, les gestes de partage. Ici, tout est partage.
Et la nostalgie à laquelle ses territoires et ses habitants viennent donner vie en vous est toujours la nostalgie du temps présent, et même du temps le plus présent qui soit. La mélancolie, cette tristesse épousant le rêve, oui, la mélancolie — ce sentiment qui confine au chagrin et métamorphose votre cœur en captif qui n'aspire plus à retrouver sa liberté —, la mélancolie donc est très souvent au cœur de cette terre de partage ; mais lorsqu'elle advient, elle est rarement due à ce qui fut, étant presque toujours enfantée par le moment qui court. La nostalgie, sur cette terre si riche dans son humanité, est bien celle du temps présent, temps que l'on sait fugace et volatil, même quand il forge et façonne les plus durables souvenirs. Cela se comprend : les instants heureux sont ceux auxquels nous voudrions sans cesse ajouter un supplément de vie pour les river à notre très instable éternité.
Il est des lieux où, beaucoup plus qu'ailleurs, dans la quête confuse mais entêtée de nos propres certitudes, nous sommes enfin de nouveau nous-mêmes. C'est que, pour le redevenir, nous avons fait du silence ou des chants dont nous gratifient nos accompagnateurs naturels — les cours d'eau et le vent, la pluie et l'oiseau... — nos complices salutaires. Chants des eaux, des oiseaux, mais aussi confidences des gens, et confidences du ciel et de la terre qui nous parviennent dans des lieux souverains, dont la majesté nous ramène au sentiment durable de notre propre présence, et nous réinstalle, tout d'abord, en nous-mêmes.
J'évoque les eaux, j'évoque les vents, j'évoque les chants de la terre et les confidences du ciel, toutes choses composant d'amicales symphonies à la gloire des jours vieillissants qui, quelques heures à peine après avoir frôlé la mort pour s'être transportés jusqu'à son voisinage, reviennent à la vie au lendemain de leurs commencements en se dotant d'une âme qui toujours recommence et ne dépérit pas.
Mais où les jours, ici, puisent-ils autant de vie pour mettre nos cœurs en fête ?
C'est dans le ciel, en Algérie, que les jours puisent leur vie à l'aurore. Le ciel est ici souverain. Il est lumière après la nuit. La nuit peut être longue. Elle peut durer dix ans. Mais la lumière revient. La voici revenant ; elle est là, revenue. »
La biodiversité du Sud Algérien et sa protection - Le Sud algérien, composé du désert du Sahara, offre un large éventail de richesses : faune et flore remarquables, paysages fascinants dont certains sont issus du volcanisme ou de paléoclimats. Malheureusement, ces trésors sont menacés de disparition suite à une mauvaise utilisation des ressources, à un tourisme mal organisé et à une protection peu efficace.
La flore appartient à une zone de transition entre la zone méditerranéenne et la zone tropicale, fortement marquée par la sécheresse du désert. L’endémisme est important et nombre d’espèces sont héritées de paléoclimats. Les gueltas, vasques rocheuses retenant l’eau, concentrent la vie. Les arbres sont peu nombreux : acacias, tamaris, calotropis (sève urticante et irritante), quelques oliviers, des palmiers dans les oasis et des lauriers-roses. Pourtant dès qu’il a plu, et pendant plusieurs semaines, le sol se couvre de fleurs, principalement dans le lit des oueds. Des plantes grasses se développent : coloquintes, armoises. En tout ce sont près de 300 espèces répertoriées. La faune est beaucoup plus importante, proportionnellement aux capacités du milieu : guépards (en voie d’extinction), gazelles, mouflons à manchettes (dans les montagnes de l’Atakor ou de la Tefedest), chacals, renards, gerboises, chats des sables et de nombreux oiseaux (dont le moula-moula ou le percnoptère, rapace charognard). De nombreuses gueltas accueillent des barbeaux, poisson introduit dans les années 1940 par un militaire français, et des insectes variés. Enfin, les reptiles en tout genre, lézards ou serpents, sont légion. Cependant, nombre de ces animaux sont peu visibles et ne laissent que des traces de leur passage, que l’on découvre au petit jour autour du campement. Nombre de ces espèces sont inscrites sur les listes de protection internationale du fait des menaces d’extinction qui pèsent sur elles, du fait de la fragilité du milieu naturel et d’une présence plus forte des hommes et de leurs troupeaux.
La biodiversité du Sud algérien est loin d’être cernée et un travail de recherche important reste encore à faire. A cette nature étonnamment généreuse en un tel milieu, s’adjoint un patrimoine culturel et archéologique unique. Véritables musées à ciel ouvert renfermant des gravures et des peintures remontant pour certaines à plus de 8 000 ans avant notre ère, le Tassili N’Ajjer et le Hoggar sont des hauts lieux de l’art rupestre mondial.
Face à de telles richesses, l’Algérie conduit une politique de conservation qui tient en plusieurs axes. Le premier consiste en la signature et le suivi des conventions internationales de protection de la nature depuis les années 1970. Le second comporte la création d’une protection législative nationale dans le cadre de territoires préservés et ce depuis 1982.
Pourtant, la gestion de ces territoires protégés connaît de sérieux problèmes. En effet, l’encadrement technique et administratif est insuffisant, du fait d’un manque de budget de fonctionnement et de personnel. La vastitude des territoires les rend difficilement contrôlables, notamment en ce qui concerne une fréquentation touristique dont le taux de charge est souvent supérieur aux capacités d’accueil d’écosystèmes aussi fragiles et fragilisés. A ce jour, l’intérêt des autorités gestionnaires des parcs est focalisé sur les aspects archéologiques. Ainsi, le parc de l’Ahaggar est géré par l’Office du Parc national de l’Ahaggar (OPNA), sous la tutelle du Ministère de la Culture, qui comporte 370 agents répartis majoritairement sur Tamanrasset (encadrement administratif) et sur 43 postes de surveillance, soit 1 216 km² à surveiller en moyenne pour chaque agent ! Certaines espèces ont déjà disparu : l’addax, l’oryx ou l’autruche, encore présents dans les années 1960. Le parc est confronté à d’importantes difficultés environnementales du fait de l’accroissement démographique et de l’extension de l’agriculture qui provoquent une désertification accentuée par le développement de la consommation de bois et du surpâturage. Le massif de l’Ahaggar renferme en effet, de nombreux pâturages riches et abondants favorables au bétail, grâce à un climat et une topographie qui permettent des pluies suffisantes.
Deux destins contrastés : Théodore Monod et Isabelle Eberhardt par Boualèm Souibès, Journaliste et anthropologue Algérien
- « L'un était homme, l'autre femme ; le premier mourut presque centenaire, la seconde sans avoir atteint la trentaine. L'un demeura à sa mort le fervent chrétien qu'il fut en son jeune âge ; l'autre mourut « à l'ombre chaude de l'islam » auquel elle se convertit, donnant ce titre à l'une de ses œuvres littéraires ; la tombe de celle-ci est à Aïn Sefra, dans le Sahara algérien où l'emporta, dans une soudaineté extrême, un extravagant tumulte des eaux. Celle du premier est sur le sol français, loin du désert adulé qui fut le territoire de ses rêves, de ses pérégrinations scientifiques et de ses vagabondages cosmogoniques.
Tous deux ont porté un égal amour au désert et à ceux qui l'habitent. Aux déserts ? Non pas aux déserts, mais à un désert seulement : le Sahara. Leurs vies, si dissemblables, se déroulèrent dans des directions et des circonstances qui en firent deux contrastes particulièrement aboutis. Mais ces vies portaient et se laissaient porter par une même passion : le désert.
Théodore Monod était saharien... Il se disait tel. « Nous, les Sahariens... », écrivait-il. Ce n'est pas qu'il était natif du Sahara : il vit le jour sous le ciel de la France ; mais il était saharien comme on est mécanicien, électricien, ou historien : le Sahara était son métier. Mais il ne fit pas qu'un métier de ce désert auquel il dut beaucoup : qui de l'un fit le plus à l'autre, du reste ? Le Sahara qu'il servit avec ferveur, avec patience, avec fidélité, auquel en vérité il voua un culte à la façon dont les peuples anciens vénéraient le Soleil, fut non seulement l'objet de sa passion, mais également son révélateur comme il fut la lumière de ses horizons pédagogiques. Car il était pédagogue du désert dont il enseignait les leçons ; ce désert fut aussi pour lui le substrat par lequel il s'autorisait à l'amplification libératrice de ses convictions religieuses. Et celles-ci, débordant de leur contenant originel, s'en allèrent pendant plus d'un demi-siècle étreindre l'humanité dans l'ensemble de ses contrastes, côtoyant toutes les questions relatives aux puissances mystérieuses qui régentent l'harmonique et parfois dissonante chanson de l'univers. Le Sahara vous interroge sans cesse et vous conduit à vous interroger. Dans un mariage, l'un des époux prend le nom de l'autre. Théodore Monod eut une liaison durable avec le Sahara dont le nom, de longue date, est désormais accolé au sien à l'instar d'une jeune femme prenant époux et se dotant par là d'un nom en complément du sien.
Isabelle Eberhardt eut le temps, quant à elle, encore que disparue si jeune — à vingt-sept ans seulement —, d'entrer dans la légende composite formée par la constellation de ces noms suggestifs de mythes, et qui justement évoquent plus qu'ils ne disent, car le temps qui, sur tout, dresse des voiles devenant sans cesse plus opaques, a fécondé son œuvre littéraire, encore inaboutie à sa mort tragique. C'est que le désir d'aventures avait tant gouverné son existence qu'elle n'eut pas besoin de seconder beaucoup les circonstances pour façonner son mythe de femme aventurière.
Théodore Monod, Isabelle Eberhardt. L'un connut les honneurs d'une vie marquée par la notoriété et une indéfectible aura sur les hommes de son temps ; la seconde fut tout d'abord chassée d'Algérie pour sa trop forte amitié, pour ses trop fréquentes marques d'attention dépassant le seul dévouement pour aller jusqu'à l'engagement en direction des Algériens. Sa gloire allait être posthume. Et, paradoxe parmi tant de paradoxes la concernant, c'est son mariage avec un Algérien, célébré à Marseille vers où elle est expulsée, car elle n'était pas française de nationalité, qui lui permet de revenir en Algérie. Gela, parce que son époux, Slimane Henni, faisait partie des indigènes jouissant de la citoyenneté française du fait de leur engagement dans l'armée.
Le destin est le plus grand des scénaristes ; il peut faire de l'épreuve et d'un sort malheureux, mais somme toute commun, un drame ; il peut rendre tragédie ce qui n'était que drame ; il peut composer des circonstances particulières qui soustraient à la banalité certaines existences qui, autrement, auraient paru sans reliefs et, davantage encore, élever la tragédie au rang de destin accompli : destin peu ordinaire certes, mais destin si extravagant qu'il en devient tragique, que de naître dans les sommets enneigés de la Suisse, en tenant sa vie de parents venus de la lointaine Russie, ce pays du grand froid, et de s'en aller mourir un jour au Sahara... noyée par des pluies torrentielles !
À la naissance du siècle passé, en 1900, Isabelle Eberhardt s'installe à El-Oued. Dans le journal qu'elle tenait quotidiennement, elle écrit alors, avec un enthousiasme finalement pondéré, mais qui laisse transparaître le sentiment qu'elle a d'un rendez-vous avec la promesse du bonheur : « Moi à qui le paisible bonheur dans une ville d'Europe ne suffira jamais, j'ai conçu le projet hardi, pour moi réalisable, de m'établir au désert et d'y chercher à la fois la paix et les aventures [...].» Puis elle s'installe en mai 1904 dans la petite ville de Aïn Sefra ; Aïn Sefra « redevenue elle-même, dans le rayonnement de l'été, avec son ksar fauve au pied de la dune en or, avec ses koubbas saintes et ses jardins bleuâtres [...]». Sa plus grande confession est dans ces mots si simples : «J'ai voulu posséder ce pays et ce pays m'a possédée. » Ce pays, c'est le Sahara. C'est l'Algérie. C'est près d'un siècle plus tard que Théodore Monod répond comme en un écho dont la résonance est longuement différée : « Nous n'en conserverons pas moins, nous les Sahariens d'hier, quand notre désert sentira le pétrole, l'ardente et presque douloureuse nostalgie de celui qu'embaumaient les chatons d'or des mimosas, de celui qui arrachait à un Bédouin, perdu au cœur de cette effroyable immensité sans puits, mais devant l'aimable vert-bleu de quelques touffes de hâd sur un sable orangé, ces mots: "trabmoulek" [...].»
Ces deux mots pourraient vouloir dire : « La terre est ton propriétaire. »
Ce siècle-ci est le siècle des sommets mondiaux. Un de ces sommets eut lieu à Seattle. Un homme, avant cette ville, porta ce nom : il était chef de la tribu indienne dwamish... Dans un discours prononcé en 1856, il déclarait : « La Terre n'appartient pas à l'homme. C'est l'homme qui appartient à la Terre. » La terre, c'est le parcours infini de l'homme. C'est la mère nourricière. C'est le lieu du premier et du dernier refuge, celui de la demeure dernière. Elle reçoit les confidences de l'homme et en reçoit le corps, en de terribles et secrètes épousailles, lorsque la vie n'est plus. Elle est le lieu constant de ses lamentations comme de ses clameurs tues, de ses confidences apeurées comme de ses rugissements. Elle est celle à laquelle appartient de façon définitive l'homme ; c'est sa dernière épouse et sa première maîtresse. Saint-Exupéry l'a célébrée et louée : «Nous n'héritons pas de la terre de nos parents, nous l'empruntons à nos enfants. » Louer, faire la louange. Louer, permettre de disposer à titre de prêt... Les mots empruntent et louent leurs significations au gré des propos de chacun. Ils sont préludes et sens ; mais aussi conformation des espaces intérieurs de l'homme aux vastes espaces géographiques. Et certes, le désert parle à qui sait l'entendre ; et certes, il fait parler aussi. C'est le lieu de l'idéal fait verbe, et celui où l'on célèbre le mieux, par la parole agencée. Il est le révélateur de l'âme. Stérile ? Pour la plante folâtre, peut-être. Mais point pour les mots. Saint-Exupéry n'a-t-il pas fait naître son Petit Prince au Sahara, dans la vastitude du désert, « à mille milles de toute région habitée »? Le Sahara peut-être, pour être plus juste, pour être conforme à ce qui fut, a fait naître le Petit Prince en Saint-Exupéry…
Oui, ce désert fait parler. Il fait parler de lui ; tant d'ouvrages le magnifient ! Mais il aide à parler de soi afin de mieux parler aux autres. Sa grandiloquence est précieuse en premier lieu parce qu'elle aide à comprendre l'autre en son absence même, car tout y est présent en soi dès qu'on s'y trouve, et parce que l'absence multiple y souligne indéfiniment les présences entendues. »
Textes extraits du livre « Algérie terre de contrastes » Editions National Géographique d’octobre 2006
«A ses attraits universellement reconnus, l'Algérie ajoute une bien heureuse singularité : celle d'un peuple aussi contrasté que la terre qui le porte. Yacine Ketfi et Boualèm Souibès nous convient à partager leur passion éblouie pour ce pays. Éloquence de la photographie, couleur des mots : ce livre est une invitation au voyage. Un calme et serein voyage à travers cette terre aux mille visages, riche de son histoire, sublimée par ses cieux, dorée par son désert, bordée du bleu lumineux de la Méditerranée. »
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