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Le Tassili de l’Immidir par Jean-Louis Bernezat, guide de haute montagne et guide saharien
- « Horizons de pierres perforées, rongées. Visions de villages fantomatiques aux ruelles ensablées. Tours rocheuses, isolées ou en bouquets, clochetons, gorges étroites au fond percé de marmites gigantesques emplies d'eau. Paysages tranchés de canyons vertigineux aux parois qui se resserrent en gorges encombrées de rochers roulés par les crues furieuses d'oueds dont il est parfois difficile, même à sec, de remonter le lit. Ahohar, Ti-n-Senko, Tafarakrak... Des noms au parfum d'aventure et aux sonorités étranges pour désigner des lieux qui ne le sont pas moins, clés magiques d'un monde encore peu connu : le tassili de l'Immidir, dans le grand Sud algérien. Terre ancestrale et propriété absolue des tribus touareg, le mouflon en foule les cimes et le guépard s'y aventure pour traquer l'âne sauvage et le chamelon. Dans les abrupts spectaculaires de ses falaises de grès sommeillent des grottes, envahies de pénombre, aux parois couvertes de scènes de chasse, de bataille, de campements et de troupeaux datant de la préhistoire. Dans ces monts oubliés, l'aventure des hommes s'offre depuis la nuit des temps comme un livre ouvert. »
- « Sauvage, loin de tout, le cœur de l'Immidir compte parmi les régions les plus difficiles d'accès du Sahara. Cette immensité de falaises de grès désertiques coupées de canyons vertigineux et d'infinies étendues noires fait partie de la ceinture de plateaux qui entourent le massif volcanique du Hoggar. Situé entre l'Ahelekan, à l'est, et l'Ahnet, à l'ouest, l'Immidir est, après l'Ajjer (haut de 1 881 mètres), qui se dresse à la frontière algéro-libyenne, le plus élevé des massifs tassiliens (1 684 mètres). Le bassin d'In Salah le limite au nord, et la route transsaharienne traverse sa pointe occidentale au niveau des célèbres gorges d'Arak, à 350 kilomètres au nord de Tamanrasset. Le tassili de l'Immidir est disposé en deux « chaînes » d'escarpements parallèles, dites tassili interne et tassili externe, séparées par un large sillon dans lequel passent aisément les pistes chamelières. Si le tassili externe, lui, est facile d'accès, celui qualifié d'interne ne l'est pas du tout. Sur le versant de ses falaises aux reliefs spectaculaires, les anciennes pistes, abandonnées depuis longtemps par les nomades, ont été emportées par les pluies, et ni les chameaux ni les ânes n'acceptent de s'y aventurer. Pour les Touareg, l'Immidir ne fait pas partie du Hoggar. Les géographes européens, en revanche, l'y ont annexé. Il fait partie du parc national de l'Ahaggar, créé en 1987.
DES GROTTES INCONNUES - Que savais-je de l'Immidir en 1982, lors de ma première traversée à chameau de Tamanrasset à In Salah ? Bien peu de choses, si ce n'est que deux colonnes de l'armée française s'étaient arrêtées au puits d'Ahohar en 1902 pour y abreuver leurs montures. Ce que je fis également. Là, en bavardant avec les Touareg, j'appris que le pays appartenait, aujourd'hui comme dans les siècles passés, à la tribu des Issaqamaren rattachée au tobol (tambour de commandement) des nobles Kel Rela. On me dit que l'on y rencontrait de plus, au hasard des oueds, quelques campements de la tribu maraboutique des Iforas, et, à l'ouest, des campements de Kel Anhet, avec qui les propriétaires du sol avaient souvent des différents pour des affaires de vol de chameaux. Et puis, on me dit aussi qu'il y avait dans ces falaises escarpées des abris sous roche décorés de peintures. « Comme à Tamrit, au-dessus de Djanet », me précisa-t-on. D'après les descriptions, il semblait bien s'agir d'œuvres préhistoriques... Qui le savait, sinon quelques Touareg qui n'avaient aucun intérêt pour ces œuvres peintes et éprouvaient pour leurs auteurs, les Issabaten, un mépris condescendant. Et les archéologues ? Non, il n'en venait pas. Cependant, un ancien se souvint que des Français étaient venus ramasser des cailloux en 1943. L’amenokal, « possesseur du pays », le chef suprême de l'époque, avait donné l'ordre de les accompagner. Ils s'étaient contentés de suivre les vallées, sans demander à monter sur les plateaux. Enquête faite, les savants de l'Institut de recherches sahariennes d'Alger avaient en effet effleuré la zone à deux reprises dans les années 1943-1955. Mais aucun préhistorien ne s'était aventuré dans le massif. Mon intérêt pour cette région n'en devenait que plus grand. Il faudrait des années, me dit-on, pour découvrir toute la région. Vingt ans après, je l'explore toujours.
HOMMES DE L'ÂGE DE PIERRE - Nos guides issaqamaren nous menèrent donc, au début de l'année 1983, à nos premiers abris peints. Sous nos yeux, qui s'accoutumaient progressivement à l'obscurité après l'éblouissement extérieur, se discernaient des lignes ocrées qui se révélaient petit à petit être des chasseurs, des girafes, des bovidés... Des scènes ténues, parfois à demi effacées, surgies de la préhistoire et devant lesquelles, étreints par l'émotion, nous retenions notre souffle. Visions extraordinaires qui devaient marquer le début d'une exploration systématique de ce massif dont les itinéraires, au fil des ans et des expéditions, dessinent aujourd'hui sur mes cartes de véritables toiles d'araignée. Dès lors, avec Odette, ma femme, et une poignée d'amis passionnés, nous partîmes plusieurs fois par an — parfois même en été ! — passer au peigne fin oueds et falaises pour repérer ces précieuses peintures. Très vite, l'indifférence des Touareg pour ces signes venus du fond des âges se mua en un vif intérêt qui, dès les premières explications, les transforma, avec nous, en inlassables découvreurs d'abris. Nomades comme leurs lointains prédécesseurs, ils posaient d'instinct les pieds dans leurs traces et comprenaient tout de suite où pouvaient se trouver les peintures, surpris d'en découvrir dans des grottes où ils avaient déjà séjourné. Leurs enfants, leurs parents se mirent eux aussi à chercher pour nous et à nous signaler leurs trouvailles. Nous allions à pied sur des pistes inaccessibles aux chameaux, portant des sacs d'une quinzaine de kilos, pour un, deux ou trois jours avant de retrouver la caravane. Il fallait parfois — comme lors d'une expédition particulièrement dure, en février 1993 — s'encorder pour parvenir à franchir en toute sécurité les passages les plus délicats. Nous visitions tous les abris, avec de temps à autre, chaleur et fatigue aidant, la tentation d'en oublier quelques-uns... Mais la passion était la plus forte, et nous prenions le temps de nous habituer à la pénombre afin d'examiner chaque détail d'une avancée rocheuse avant de l'abandonner. Et, parfois, quelle récompense !
MAGIE TARGUIE ET TUMULUS PRÉHISTORIQUES
- Dans l'Immidir, les abris peints sont souvent plus vastes qu'ailleurs. Beaucoup atteignent une vingtaine de mètres de long, et le plus important qu'il m'a été donné de découvrir fait plus de 200 mètres. Leurs dessins n'ont rien à envier à ceux des sites célèbres du tassili des Ajjer. Presque toutes les époques y sont représentées, avec une extraordinaire richesse de scènes de campements, de chasses, de combats. Beaucoup de personnages et de troupeaux de bovidés, mais peu d'animaux de la grande faune sauvage, exception faite des girafes. La facture, plus ou moins soignée, diffère selon les périodes. Abris sous roche ou restes de campements préhistoriques, tous ces sites sont, en outre, jonchés d'objets de toutes sortes. Éclats de taille, tessons de poterie, perles en pierre ou en coquille d'œuf d'autruche, outils du néolithique et du paléolithique s'accumulent partout où vécurent les hommes. On peut trouver des objets de granité, de quartz, de silex. Ces roches n'existent pas sur les plateaux de l'Immidir. Elles y furent donc acheminées — et certaines, comme le silex, depuis le bassin d'In Salah, à 150 kilomètres au nord —, puis taillées et polies, en bifaces, en herminettes, en grattoirs, en lames, en pointes de lance ou de flèche... Toutes les époques sont mélangées. Des centaines de milliers d'années de travail de la pierre ! Ça et là se dressent aussi des empilements de roches. Ce sont des monuments néolithiques, la plupart du temps des tombeaux, dont le plus grand découvert à ce jour forme un cercle de 70 mètres de diamètre. S'il en existe une grande variété de formes, jamais les Touareg ne confondent ces sépultures, qu'ils nomment edebni, avec les tombes musulmanes, appelées asensou. Il n'y a pas si longtemps, de vieilles femmes touareg, héritières de mystérieuses pratiques magiques, restaient allongées sur les tumulus funéraires préhistoriques jusqu'à entrer, dit-on, en communication avec l'au-delà. Une pratique courante au temps des expéditions guerrières dont on voulait deviner l'issue. Que chercheraient donc à savoir ces magiciennes aujourd'hui ? La date des pluies, peut-être... Les temps ont changé. Peu à peu, la vie des Touareg aussi.
SEIGNEURS DE CES TERRES DÉSERTIQUES - Avec une école, des boutiques où se ravitaillent les nomades, l'électricité et le téléphone, Arak est aujourd'hui une véritable agglomération. Il y a vingt ans, ce n'était qu'un hameau équipé d'un poste de carburant. Les Issaqamaren de 'Immidir étaient encore tous nomades. Ils établissaient leurs campements dans les oueds, dans le sillon intratassilien et au fond de canyons enfoncés de plusieurs centaines de mètres dans les grès. Depuis la paix instaurée par la France au Sahara dans les années 1920, ils avaient délaissé les plateaux où, en cas de fortes pluies génératrices de riches pâturages, des familles complètes d'Issaqamaren de l'Immidir et de la Téfédest voisine vont encore aujourd'hui faire paître leurs troupeaux. La quantité de tentes et de chiens y est telle que les chacals n'osent approcher et qu'il n'y a pas besoin de bergers pour garder le petit bétail. Les Kel Immidir ne plaisantent pas avec leur droit de propriété ancestral, et les anecdotes qui courent sur ce point dans la région sont dissuasives. Il y a vingt ans, ils allaient à Tamanrasset et à In Salah pour acheter les denrées dont ils avaient besoin : huile, sucre, thé vert, tomates séchées au soleil, dattes et feuilles de tabac qu'ils chiquaient, une fois réduites en poudre et mélangées à du natron ou à des cendres d'afa-zou, une graminée qui, séchée, sert aussi à confectionner les paravents des tentes touareg. Ils rapportaient alors des tissus en contrebande de Libye.
L'ARBRE AUX MAUVAIS ESPRITS - Que pousse-t-il sur les hauts plateaux ravagés de chaleur et balayés par les vents ? Pas grand-chose. Sauf après les pluies, où le moindre centimètre carré de terre ou de sable se couvre de verdure, aussitôt dévorée par les herbivores sauvages et par les bêtes des troupeaux. Au fond des canyons, en revanche, règnent les acacias, les tamaris et les taboraq (Balanites aegyptia-ca), aux épines redoutables. Dissimulés dans les oueds du plateau poussent l'olivier de Laperrine, survivant des temps où le climat du Sahara était médi¬terranéen, le grand jujubier (Zizyphus mauritianus) et l'agiar (Maerua crassifolia), que les Issaqamarem se gardent de brûler afin de ne pas s'attirer la colère des mauvais esprits qui, disent-ils, y élisent domicile. Pratiquement inconnu dans le massif du Hoggar, l'asanan (Gymnosporia senegalensis) envahit certains oueds de l'Immidir, dont la grande rareté est la tabadjerwaïï, l'euphorbe arbustive (Euphorbia balsamifera), reliquat elle aussi d'un précédent climat, chaud et plus humide, comme en Mauritanie ou en Ethiopie, où elle est fréquente. Cette diversité végétale s'avère suffisante pour attirer les herbivores, parmi lesquels le mouflon est roi. Ses traces, son territoire, ses habitudes sont, pour les Touareg, un inépuisable sujet de conversation. Il gîte sur les hauteurs, dont il descend la nuit pour manger et boire, et qu'il quitte pour de lointains pâturages lors des périodes de sécheresse.
UNE BELLE PALETTE DE VIPÈRES - La gazelle, qui préfère la course à l'escalade, hante les piémonts et les vastes étendues pourvu qu'il y ait de l'herbe, dont elle tire nourriture et boisson. En effet, elle se désaltère en broutant. L'âne sauvage, en revanche, boit souvent, tous les trois jours, selon les Touareg. Et la trace de ses sabots conduit toujours à un point d'eau accessible, si bien que l'on peut presque affirmer : pas d'âne, pas d'eau ! Il régale à l'occasion le guépard, venu du massif voisin de la Téfédest et qui le tue en lui brisant le cou. Les carnassiers ne manquent pas : chacals, bien sûr, mais aussi renards et chats sauvages, tous chasseurs nocturnes. Les vipères abondent dans toute la région, même l'hiver. Vipères des sables, vipères à cornes — avec ou sans corne, d'ailleurs —, et même quelques vipères heurtantes, toutes espèces aussi dangereuses les unes que les autres. Même s'il n'est pas toujours mortel, leur venin détruit les tissus. Les accidents sont fréquents chaque année, et la chasse à ces serpents est ouverte en permanence. Plus mystérieux, un animal incroyable aurait été vu par des bergères, dans les années 1970, au cœur d'une mare située dans un affluent de l'oued Tafarakrak. D'après leurs descriptions, il s'agirait d'un crocodile. S'y trouve-t-il toujours ? A-t-il fait souche ? Possible. Le tassili de l'Immidir, bien peu connu encore, est un désert à découvrir. »
Texte extrait du livre «Déserts du Monde» Editions Solar 2002
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