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  Erg Chech & Iguidi
 
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Algérie
 
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Erg Chech & Iguidi

  • L'erg Chech (120.000 km2) est limité au sud par le haut plateau du Tanezrouft et à l'ouest par le massif du Yetti Eglab qui le sépare de l'erg Iguidi; il est séparé du Grand Erg Occidental au nord par un large bandeau de sable et par les collines de l'Ougarta, et de l'Erg oriental au nord-est par le haut plateau du Tademaït. Très peu de treks sont organisés dans ce désert.

Aoueïliyène le solitaire, par Mohamed Yehdhih Ould Breideleil
Troisième Partie

  • La mère s'était retardée le matin pour réunir et pousser, à leur rythme, des chamelles qui venaient de mettre bas et dont les petits encore trop fragiles ne pouvaient pas être pressés. Quand la chaleur - on était naturellement à la saison où les chameaux boivent régulièrement - devint insupportable, les petits refusèrent d'avancer.Il n'y avait pas de témoin, mais c'est comme si on y était, dit Aoueïliyène.

    Elle décide de rester en leur compagnie, attendant que la chaleur tombe pour poursuivre sa marche.

    Il n'y avait pas une seule ombre à cet endroit de l'Erg Chech et la journée connut un harmattan exceptionnel, aux dires d'Aoueïliyène peu porté à exagérer les températures et considérant toujours que le temps est clément.

    Dans l'empressement, elle n'avait rien emporté, aucune outre de lait, pas même une écuelle pour traire une chamelle. Elle était à pied. Elle avait dit à sa fille, qui n'a pas été prévoyante pour sa mère, je vais te rejoindre tout à l'heure. La fille n'avait pas pensé à l'attendre.

    La femme doit avoir décidé de poursuivre sa marche en fin d'après-midi seulement, parce que la chaleur n'a pas baissé, même à la tombée de la nuit. L'irivi a continué à souffler toute la nuit.

    Les petits chamelons vont en être très affectés et leur avancée en sera d'autant ralentie.

    La femme d'Aoueïliyène n'est pas du genre inconscient qui va se mettre à fouetter de petits chamelons pour les faire courir et finalement provoquer chez eux la diarrhée. Elle n'est pas également du genre irresponsable qui va abandonner ces pauvres bêtes, sans les amener jusqu'au puits.

    Aoueïliyène et la fillette ne pouvaient pas se retarder pour l'attendre, les chameaux vont finir par petits groupes et venir dispersés au puits, ne trouvant pas à boire on ne sait ce qu'ils pourraient faire.

    Toujours est-il que la femme ne rejoignit jamais le puits d'Agaregtem.

    Après avoir fait boire les chameaux, Aoueïliyène partit à sa recherche. Il retrouva les chamelles aux petits nouveaux nés pas très loin du puits, retourna pour les faire boire. Après quoi, il se remit réellement à la recherche de sa femme. Il remonta les traces des chamelles qu'elle accompagnait. Il la retrouva morte. Elle avait creusé plusieurs trous pour s'y loger cherchant la fraîcheur à la faveur de la nuit. Apparemment, et bien que son honneur n'était pas des plus farouches, elle avait évité de traire une chamelle directement dans sa bouche. Cette pratique déconsidère totalement.

    Aoueïliyène dit l'avoir enterré, mais lorsqu'on creusa un peu la manière dont il s'était acquitté de ce devoir, on s'aperçut qu'il avait omis tous les rituels que prescrit l'Islam pour les morts. Il l'avait simplement traînée devant une dune et poussé le côté mouvant de la dune pour l'ensevelir, la tête tournée au Sud. Il lui retira au préalable son voile qu'il garda par-devers lui.

    Il l'a surnommée désormais l'hôte, la azrite d'Agaregtem, lequel Agaregtem devait bien être à une étape de là. Il ne prononça plus son nom, comme il ne prononce plus le nom de son père, lui aussi, affublé depuis sa mort du sobriquet peu flatteur de l'hôte, azri, de Reg Lemhoun. Ces noms posthumes sont connus de ceux - et uniquement de ceux - qui sont susceptibles de les évoquer : en dehors d'Aoueïliyène et sa fille, le marabout quand il est présent.

    La notoriété de ces disparus s'estompe radicalement quand elle dépasse ces trois illustres personnes.

    Agaregtem fut depuis ce jour un lieu maudit pour les Aoueïliyène, non pas parce qu'on met sur son compte la mort de ce membre de leur famille restreinte, mais parce que Aoueïliyène lui-même a une phobie des tombes, quelles qu'elles soient.

    La fille n'eut pas de peine à déceler cette peur excessive des tombes et des morts de son père et il la contamina. Tant qu'on se rappelait de la Azrite d'Agaregtem, elle ne fut plus capable de se séparer de son père dès le coucher du soleil.

    Aoueïliyène n'affrontait plus le moindre petit accident de terrain, croyant à une tombe. Il n'approchait plus des vieux os blanchis par le temps, craignant qu'il ne s'agit de ceux d'une personne.

    La moindre brindille cassée la nuit par le pas ou le mouvement d'un chameau les fait tressaillir tous les deux. Si l'un d'eux touche l'autre, dans un moment d'inattention, celui-ci sursaute. Ils entendirent de bruits nouveaux qu'ils n'ont jamais entendus auparavant, les bruits étranges et assourdissants de leur pure imagination. La nuit n'était plus, comme à l'accoutumée, le seul moment de repos, de reprit et de détente qu'ils avaient, mais un moment de peur et de crainte de l'inconnu -pas tout à fait l'inconnu- la crainte d'un retour impromptu de la mort, l'épouse et la mère, tapie dans l'ombre, prête à fondre sur eux. Aoueïliyène dit avoir eu un cauchemar, assisté à une danse macabre des morts au milieu desquels se trouvait sa femme, avec des yeux gros comme celle d'une chamelle, et dans la tenue ( !) où il l'avait abandonnée. De bonheur, Aoueïliyène s'était séparé du voile de sa femme, l'enterrant profondément dans une dune. Il avait, sur le coup, caché cet épisode à sa fille.

    L'obscurité rendait cette apparition, ce retour prévisible, proche peut-être. On se blottissait, on parlait à voix basse. Ils étaient assignés. Les morts rôdaient autour d'eux. La peur n'est pas liée au danger. Seul le courage suppose le danger. N'eût été le manque de bois, Aoueïliyène eut allumé le plus grand des feux, constituant un phare pour tous les intrus qu'il hait habituellement de tout son cœur.

    Feu Cheikh Al Maloum, des Ideïboussatt, allumait, lui, dit-on, un feu toute la nuit sur une élévation pour attirer les hôtes de passage ou égarés, par hospitalité et bonté.

    Après trois nuits dans cette situation intenable, les Aoueïliyène décidèrent de quitter ces lieux, de s'échapper plus au Nord, en direction du M'Reïti, dans le Hank. Ils y arrivèrent dans l'ignorance de ce qui les attend. Arrivés au puit, ils y envoyèrent une sonde, une pierre, pour savoir s'il y a de l'eau. La sonde ne fit pas de vagues et ils entendirent son atterrissage amorti par le sable. Le puits était comblé.

    C'est malheureux, mais ils ne regrettent rien, pourvu qu'ils ne soient pas dans l'entourage des morts.

    Aoueïliyène envoya la fille au fond du puits et il se mit à tirer la terre que mettait sa fille dans le delou. Après deux jours de travail, le puits était utilisable.

    Après avoir abreuvé leurs chameaux au M'Reïti, ils ne s'attardèrent pas dans le Hank, ils avancèrent sérieusement vers le Nord - loin des morts - pour être à trois jours, toujours, du puits. La vue du puits, dit Aoueïliyène, ne laisse pas les chameaux brouter. La vue du puits, pour lui, c'est une ou deux journées de marche.

    Leur zone de pâturage et de séjour sera désormais le Kaghed.

    Le Kaghed est limité au Sud par le Hank et au Nord par l'Erg Iguidi. Le Kaghed signifie feuille de papier, donc blanc, uni et sans reliefs. Le Hassaniya au Sud de Zouérate prononce la feuille de papier taghet, au Nord il prononce Kaghed et c'est la prononciation juste en arabe.

    Ayant quitté le moutonnement infini des dunes de l'Erg Chech et gagné la platitude du Kaghed, ils ont retrouvé la quiétude et la paix intérieures. Aoueïliyène commença alors à regarder son sort en face. Cette mort l'avait précipité dans une nouvelle solitude impitoyable.

    Elle l'avait laissé seul, dans l'infini désert, avec pour compagnon une gamine de huit ans. Sa femme était une source d'animation, un élément de vie dans l'apathie entêtée d'une nature figée et hostile, dans le sifflement lugubre du vent dans le vide, le silence permanent ponctué aux oreilles par des ondes assourdissantes et curieuses. Ils sont seuls, désespérément seuls. Un sort qu'ils ne veulent à aucun prix changer. Il y a pire: la ruée des concupiscents ricanants, voulant s'emparer de leurs chameaux.

    Sa femme était une créature active, agissante, bruyante, avec un " cœur vif ", bougeant beaucoup, criant à tout bout de champ que les chameaux sont perdus définitivement, parce qu'elle ne les avait pas sous les yeux, qu'il n'y a plus une seule goutte d'eau, alors que l'un des tonneaux est encore plein, que tel chameau est mort parce que quelqu'un d'attentif peut seulement soupçonner qu'il n'est pas en excellent état, que les chameaux ont été distribués aux marabouts, alors qu'on en a donné juste deux, qu'à propos des pâturages, il n'y a plus une seule brindille alors qu'il y en a encore pour un bon mois, que les chamelles sont totalement taries alors que tous les soirs il y a une outre pleine de lait, après que tout le monde ait bu. Une véritable cassandre.
    A suivre…
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