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Erg Admer

PAYSAGE DE POÉSIE

  • La nuit fut calme et lactée d’étoiles mais curieusement humide sur le matin. Nous nous couchons trop tôt, vers 21h. Aussi, de 1h à 4h, il n’est pas rare que je reste éveillé, tourmenté de soif par les épices de la cuisine du soir malgré la gourde à portée de main. Lorsque le soleil se lève, les petits cumulus se teintent de jaune, ce qui est fort joli dans le ciel pur du petit matin.
     
    Vent, vent, vent : le sable vole et gicle, il se fourre partout. Nous partons en Toyota pour Moukhor que nous rejoindrons en fin de matinée. Ce n’est plus le même paysage : fini le reg caillouteux, nous retrouvons le sable jaune d’œuf et les massifs de grès rosé. Fort contraste du sable et du rocher. Gilles est ravi pour ses photos. Je ne le suis pas moins pour les miennes, même si elles n’ont pas la même importance planétaire. Dans la voiture, je parle avec lui, l’interroge sur ce qu’il fait, sur le Japon. C’est un pays qui le fascine comme moi et où il aurait dû aller en octobre dernier. Mais le voyage que je projetais n’est pas parti faute d’inscrits. Alors je suis allé avec les vieilles dames des Amis de l’Orient, 70 ans d’âge moyen, les quatre doyennes dépassant les 80. Toutes de la bourgeoisie richissime de Paris et province. Heureusement qu’il y avait quelques marginaux folkloriques, comme cet Américain oisif, amoureux d’un Allemand, cette ex-tenancière de bar de Pigalle et cette spécialiste newyorkaise de Gauguin, à 35 ans. Gilles utilise pour ses photos le Kodachrome 64 car « les diapos conservent leurs couleurs intactes plus longtemps que les autres », me dit-il. Il faut toujours écouter les pros.

    Mekky cherche un coin sans trop de vent. Le Hadj a une sinusite et voudrait s’arrêter assez vite. Ali effectue la synthèse en trouvant une grotte ouverte de deux côtés. Nous pique-niquons au soleil et dans le vent de sable, à peine protégés par les parois grotesques. Eternel taboulé qui fait local et qu’il suffit de réhydrater pour qu’il soit prêt, fromage, et ce saucisson démoniaque qui me choque toujours en pays musulman. Ne pourrions-nous nous en passer deux semaines par respect pour les croyances du pays ? El Hadj s’éloigne d’une dizaine de mètres pour effectuer l’une des cinq prières quotidiennes requise par le Livre. La foi brute, la foi du charbonnier, submerge la raison. Je ne suis pas de ceux-là, mais c’est beau. Pascal : « Ils sentent qu’un Dieu les a faits. Ils ne veulent aimer que lui. Ils ne veulent haïr qu’eux-mêmes. Ils sentent qu’ils n’en ont pas la force, qu’ils sont incapables d’aller à Dieu ; et que si Dieu ne vient a eux, ils ne peuvent avoir aucune communication avec lui. »

    Une discussion mi-blague, mi-sérieuse, a lieu entre Djenoun et Christian sur « la vacuité ». C’est le silence qui finit par gagner la joute. Sieste au soleil, au seul bruit du vent. Christian a découvert à midi qu’il y avait parfois des petits vers dans les dattes. Il ne l’avait jamais observé avant ses 40 ans : étonnant, non ? Quant à Gilles, il commettra quelques années plus tard un livre au titre évocateur, « Retrouver le divin en soi » (éditions du Rocher 1995) – tout un programme ! Quand je vous disais que le désert épure l’âme et la fait tendre vers la mystique…

    Comme j’en ai un peu assez d’entendre parler autour de moi aujourd’hui, je m’éloigne. Lé désert entretient aussi ce besoin de recul, de solitude, de vrai silence. Durant la promenade de l’après-midi, dans les dunes et entre les massifs rocheux, je marche déjà en retrait. Une fois le camp installé, je m’asseois à l’écart face au soleil, crémé et chéché dûment. Je contemple la coulée de sable jaune d’or aux vaguelettes lissées par le vent et les formes pataudes des rochers bruns. Ils paraissent des ours hibernant ou de gros cétacés échoués sur la plage. Au loin les crêtes s’estompent en dégradés. Le silence n’est rompu que par le sifflement intermittent du vent. Cet endroit s’appelle Moukhor et il est de toute beauté. Je ne me lasse pas de le contempler puis de chercher un angle de vue pour mes photos. La prise de vue ne remplace pas la contemplation, elle n’en est que le prolongement, un désir de conserver une trace de cet éphémère si prenant. Dans ma solitude, mon rêve en vient à se fixer sur le jeune berger touareg de Le Clézio. Je compose ces quelques vers, pas très bons mais inspirés :

    Petit garçon de rêverie,
    Toi qui enchanta ma nuit,
    Assis sur le roc érodé
    D’un vieux volcan éructé
    Je t’aime sans que tu existes,
    Tu me fais signe sur la piste.

    Je souffre de ne pas être père et ce sentiment est plus vif encore dans ces solitudes. Lecture de Le Clézio, conversations avec Nicole mère de famille nombreuse, réflexions de nos compagnons Arabes, projets de Claude pour sa petite famille… Je déverse en lyrisme le trop plein de mon cœur vers ce fils qui n’existe pas :

    Et c’est au loin que mes pensées vagabondent
    Vers toi mon fils, issu d’un rêve vespéral,
    Blanc comme le sable et doux comme l’animal,
    Toi le bleu, le vif, le créateur de mondes.

    Quiconque le veut, peut rencontrer aussi son petit Prince sur les étendues du désert. Le mien était là, blond sur ocre. Ne voit-on bien qu’avec le cœur ? J’ai dessiné, face au paysage, mais pas des moutons, hélas ! Faire de sa plainte un chant d’amour. « Au bout de la patience, il y a le ciel », dit un proverbe touareg. Le soleil désormais descend et allonge les ombres. Les reliefs du sable prennent des formes sculpturales. La couleur s’adoucit, se fait plus chaude, tandis que la silhouette des roches noircit. Lorsque la nuit vient, le vent souffle toujours. Il fait froid. La rêverie poétique se fait plus abstraite.

    Sur la virginité du sable, c’est le vent
    Qui a poussé des vagues et inscrit les signes :
    Une branche qui roule ou un caillou branlant
    Tracent les courbes et le mystère des lignes.
    Au vent de sable tout s’efface et recommence.
    La poudre impalpable vole comme un brouillard
    Et arrondit les formes des dunes immenses.
    Ainsi passe le temps ; la nature a son art.

    Djenoun nous fait l’honneur de dîner avec nous. Ce soir, il n’écrit pas mais il dormira quand même assez loin, dans un trou de falaise, en hauteur pour éviter le sable levé par le vent. La soupe est aux pommes de terre, carottes, oignons, bacon et cumin. Elle est bonne, j’en boirai deux bols et prendrai même le reste au petit-déjeuner du lendemain malgré les regards effarés des autres. Je n’ai pas le dogme du « sucré » le matin.

    Coucher près d’un roc. Le vent soufflera toute la nuit. Je me lèverai une fois, vers 1h du matin. Le retour dans la tiédeur du duvet, après cet intermède glacé par le vent, est un délice. Je m’endors la face tournée vers le grand chariot qui s’élève peu à peu dans le ciel.
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